Affût d’artillerie

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Affût d’artillerie. On appelle affût, des mots latins ad fustem, un support, partie en bois, partie en fer ou en fonte, sur lequel une bouche à feu, soit un canon, soit un obusier, un mortier ou un pierrier, doit toujours être établie, pour qu’on puisse la manœuvrer aisément, lorsqu’il s’agit de la tirer. S’il ne s’agit pas de tirer la pièce, mais de la voiturer d’un lieu à un autre, de la conduire à un siège, par exemple, ou de la traîner en campagne, il faut adapter à l’affût un avant-train.

C’est en 1323, au siège de la ville espagnole de Baza par Ismaïl, roi de Grenade, que les bouches à feu apparurent pour la première fois en Europe ; néanmoins, jusqu’en 1522, il n’exista point d’affûts proprement dits. Pendant ce long intervalle d’environ deux siècles, les bouches à feu ne furent employées qu’à défendre ou à attaquer des remparts, et elles n’eurent, au lieu d’affûts plus ou moins analogues à ceux d’aujourd’hui, que de pesants tabloins, ou construits à demeure pour la défense, ou fabriqués sur place pour l’attaque. Ces tabloins consistaient en de grossières charpentes, dont nos chantiers de cave peuvent donner une idée approximative, et dans les madriers desquelles une ou plusieurs bouches à feu étaient rangées horizontalement et parallèlement, encastrées à demi-bois, et assujetties par de robustes colliers de fer. il fallait des leviers, des cabestans, des attelages de chevaux ou de bœufs, pour mouvoir ces lourdes charpentes et donner aux pièces la direction convenable ; aussi, certaines pièces de siège étaient tellement massives, tellement difficiles à remuer, qu’elles ne pouvaient faire feu qu’une fois par jour. Quant aux pièces légères, comme les coulevrines, il arrivait souvent qu’on les suspendait par de grosses chaînes à des chèvres ou à des trépieds, et qu’on les tirait dans cette position bizarre. Enfin, vers le milieu du seizième siècle, le général vénitien Coléone imagina d’installer des pièces d’artillerie sur des chariots pour les mener en campagne et les produire sur un champ de bataille. Ce n’étaient pas encore des affûts ; car de tels véhicules ne devaient tpas pouvoir, comme les affûts le peu vent maintenant, résister, sans se rompre, aux secousses que la bouche à feu reçoit et communique autour d’elle lors de l’explosion ; mais du moins ce fut le principe, l’idée mère du système d’après lequel on a bientôt construit des affûts véritables. On peut dire que ce système a peu varié pour le fond, mais pour les détails il a sans cesse marché de progrès en progrès, et il semble aujourd’hui avoir atteint le degré de perfection nécessaire.

Ce n’était pas la construction de l’affût à demeure qui présentait les plus grands obstacles : il ne fallait que rendre moins laborieuse la manœuvre des espèces de charpentes qui supportaient les pièces, et l’on y arriva peu à peu. Mais inventer, mais construire des affûts roulants, c’est-à-dire propres à voiturer les pièces au loin, il y avait là un double problème à résoudre : il fallait les faire à la fois solides et facilement voiturables, deux conditions qui paraissaient s’exclure l’une l’autre, car trop de légèreté eût nui à la solidité, et trop de pesanteur à la facilité de locomotion. Il y avait là, comme en toute chose, ce juste milieu si délicat à saisir. Voici comment on a cru jusqu’en 1815 avoir évité les deux écueils ; voici en quoi consiste l’affût qui jusqu’à cette époque a semblé réunir les deux avantages, et qui, inventé dans le courant du seizième siècle, servait encore pendant les campagnes de la république et de l’empire, sans guère avoir subi de modifications notables, mais qui, à l’issue de cette longue lutte, a reçu une amélioration assez importante pour qu’on doive distinguer aujourd’hui l’ancien et le nouveau système.

Dans le système ancien, deux fortes pièces de bois appelées flasques, reliées entre elles par d’autres pièces de bois plus minces qu’on appelle entretoises, reposent par une de leurs extrémités, qu’on appelle la tête, sur un essieu que soutiennent deux roues semblables à celles des voitures, et, par leur autre extrémité, qui forme ce qu’on appelle les crosses, sur le sol naturel ou sur un sol factice ; les flasques sont disposés de telle sorte que, droits et équidistants du côté de l’essieu, ils vont se recourbant et en s’éloignant l’un de l’autre du côté des crosses ; la bouche à feu s’installe, la volée à l’opposé des crosses, entre les deux flasques, qui pour la soutenir ont, à leur extrémité supérieure, des évidements demi-circulaires nommés encastrements, dans lesquels entrent les tourillons, c’est-à-dire ces saillies de métal qui laissent aux pièces d’artillerie un certain jeu de bascule et permettent d’en élever ou d’en abaisser la volée ou la culasse ; les tourillons sont en outre, quand on ne tire pas, mais qu’on voiture la pièce, retenus dans les encastrements par une susbande, c’est-à-dire par une bande de fer qui vient s’appliquer dessus ; et la culasse a pour appui une planchette fixée entre les flasques, qu’on nomme la semelle de l’affût ; enfin, sous la culasse, et dans cette semelle même, se tient une grosse vis de fer, dite vis de pointage, que l’on monte ou que l’on descend selon qu’on veut pointer plus bas ou plus haut. Tel est l’ancien affût roulant, tel est celui dont, jusqu’en 1815, il a été fait usage dans toute l’Europe, pour porter les pièces de campagne et de siège. Cet affût, on le pense bien, ne fut point établi du premier coup tel que nous venons de le décrire ; toutefois, nous le répétons, pendant plus de deux cent cinquante ans, il ne fut point notablement modifié. Les modifications qu’il subit pendant cette période ne portèrent à peu près que sur des changements de dimension dans les diverses parties dont l’ensemble se compose, et l’innovation la plus importante que nous trouvions à signaler est la substitution de la vis de pointage aux coins de mire, ainsi qu’on appelle certains prismes triangulaires de forme allongée et en bois, qui, primitivement, servaient à élever plus ou moins la culasse et à abaisser d’autant la volée de la pièce, quand il s’agissait de la pointer, et qui servent encore dans les affûts de rempart au même usage.

Mais il a fallu l’expérience de deux siècles et demi, il a fallu de longs tâtonnements et de nombreux essais pour arriver à ce que la proportion des parties fût tellement combinée qu’il en résultât un ensemble satisfaisant. On n’a atteint ce but que pas à pas, et trois hommes ont principalement contribué aux progrès de celte branche essentielle de l’art militaire. Le premier, c’est Vauban, qui, toute sa vie, travailla à perfectionner les moyens de prendre les places et de les défendre ; le second, c’est Frédéric II, roi de Prusse, un des créateurs de l’artillerie volante ; et le troisième est M. de Gribeauval, que Louis XV nomma, en 1764, inspecteur général de l’artillerie française, et qui non-seulement s’occupa d’améliorer toutes les parties du matériel, mais qui encore, trouvant les plus choquantes différences entre les affûts et les bouches à feu d’une même espèce, et sentant tout l’inconvénient de ce défaut d’uniformité, institua dès 1765 un système complet d’artillerie, et veilla dès lors à ce que la fabrication du matériel devint uniforme et régulière dans tous les arsenaux de Fiance. Le système d’artillerie de Gribeauval est justement célèbre ; il a pris et toujours conservé le nom de son auteur ; nos armées lui ont dû de nombreuses victoires, et jusqu’à une époque très récente il a été exclusivement suivi dans toute l’Europe. Du moins, on n’y avait introduit, en ce qui concerne les affûts, qu’une innovation bien insignifiante : Gribeauval avait inséré un coffret à munitions entre les flasques de son affût roulant : en 1793, ce coffret fut transporté de l’affût à l’avant-train, où il est encore.

Le nouveau système d’artillerie, adopté depuis 1815, a, au contraire, notablement changé, et même, on peut le dire, notablement amélioré l’affût roulant de Gribeauval. Dans le système-Gribeauval, les entretoises de cette espèce d’affût sont extrêmement petits, et les flasques si grands, qu’ils forment eux-mêmes les crosses. Or, à l’inverse, dans le système actuel, les flasques sont extrêmement courts, et un seul entretoise très long, qui consiste en une simple poutre carrée et qu’on nomme flèche, forme le point d’appui que donnaient les anciennes crosses. Cet affût a pris le nom d’affût-à-flèche.

Les énormes flasques du système-Gribeauval ne pouvaient se découper que dans de grosses pièces de bois et avec beaucoup de perte. Pendant l’expédition de Bonaparte en Égypte, comme les bois de longueur manquaient, on eut pour la première fois l’idée de construire des affûts-à-flèche. On en construisit ; mais leurs diverses proportions ne furent pas alors combinées d’une façon heureuse. Les nouveaux affûts se trouvèrent d’une manœuvre difficile, parce qu’ils élevaient beaucoup les pièces. La singularité de leurs forme leur fit donner le surnom dérisoire d’affûts-chameaux, et ils furent bientôt abandonnés. L’idée mère en était cependant excellente. Les Anglais s’en emparèrent quelques années plus tard, et réussissant, à force de patience, à mieux combiner les proportions des flasques, de la flèche et des roues, ils construisirent un nouvel affût de campagne et de siège, infiniment supérieur à l’ancien, par sa légèreté, sa solidité, sa mobilité, et surtout par sa simplicité, qui permet à l’avant-train d’avoir les mêmes roues que l’affût, avantage immense pour l’uniformité du matériel et la diminution du tirage. Depuis 1815, l’artillerie anglaise n’a plus pour ses pièces de campagne et de siège que des affûts-à-flèche. L’artillerie française les a aussi substitués, depuis 1827, aux affûts-Gribeauval, et toutes les puissances de l’Europe sont successivement entrées dans la même voie. Depuis lors, nous n’avons plus en France que deux espèces d’affûts roulants de campagne, l’une qui sert à l’obusier du diamètre de seize centimètres et au canon de douze, l’autre à l’obusier de quinze centimètres et au canon de huit, et que deux espèces aussi d’affûts de siège, l’un qui sert au canon de seize, l’autre au canon de vingt-quatre, et à l’obusier de vingt-deux centimètres. Soit dit en passant, un canon de huit, de seize, de vingt-quatre, indique un canon dont le boulet pèse huit livres, seize livres, vingt-quatre livres, mais l’usage, surtout depuis l’adoption du système décimal, est de supprimer absolument le mot livres.

Nous n’avons encore parlé que de l’affût roulant ; disons aussi quelques mots des affûts à demeure, c’est-à-dire de l’affût de place, de l’affût de côte, de l’affût de marine, de l’affût de mortier et de l’affût de pierrier.

Les affûts de place sont destinés, comme leur dénomination l’indique, à servir derrière un parapet. Ils doivent élever les pièces de façon que l’on puisse tirer par-dessus le parapet, ou du moins qu’il ne soit pas nécessaire d’y pratiquer une embrasure de grande profondeur. Dans le système-Gribeauval, l’en semble des flasques et des entretoises repose sur un châssis par deux grandes roues et par une roulette. Le châssis est mobile autour d’un centre, et on en fixe la position lorsqu’on veut tirer longtemps dans la même direction, soit la nuit, soit le jour. Il est indispensable, avec les affûts de l’ancien système, de pratiquer une petite embrasure. Dans le système actuel, l’ensemble des flasques et des entretoises, qui est à la fois plus solide et moins massif, et qui, partant, offre moins de prise aux boulets ennemis, repose sur le châssis par le moyen des roues et, directement, par les crosses sans l’intermédiaire d’une roulette. Cette disposition diminue le recul. Puis, on peut tirer sans embrasures : il en résulte qu’on n’affaiblit pas le parapet et que, quand on arme la place assiégée, le travail est beaucoup moindre. Les anciens affûts de. place et les affûts actuels, si on y adapte un avanttrain de siège ou de campagne, peuvent porter leurs pièces quand il ne s’agit pas d’accomplir un long parcours, mais qu’il ne faut que les voiturer d’un point à l’autre du rempart : le nouvel affût l’emporte encore sur l’ancien pour la facilité de cette manœuvre.

Les affûts de côte, dans le système-Gribeau val, ont à peu près la même forme que les affûts de place ; seulement ils n’ont pas de grandes roues, et ils reposent sur le châssis par de simples rouleaux, dont la tête, percée de trous, peut ainsi recevoir des leviers au moyen desquels on met hors de batterie. Ils élèvent assez la pièce pour qu’on puisse tirer sans embrasure par-dessus le parapet. Dans le système actuel, l’affût de place sert en même temps d’affût de côte, et remplit avantageusement ces deux destinations.

Les affûts de marine sont ceux qui supportent les pièces à bord des vaisseaux. Ils ont peu de hauteur, afin de pouvoir tenir entre deux ponts. L’ensemble de leurs flasques et de leurs entretoises repose sur un châssis par le moyen de quatre rouleaux à essieux de bois.

Les affûts de mortiers sont, dans le systèmeGribeauval et dans le système actuel, qui, sur ce point, diffère à peine de celui-là, les plus simples de tous les affûts ; mais ils ne peuvent servir au transport de leurs pièces. Les flasques, réunis par deux entretoises, reposent directement dans toute leur étendue sur une plate-forme qui consiste en un lit de lambourdes jointives posés transversalement sur trois autres lambourdes. Les flasques sont en bois, et les entretoises en fonte massive.

Enfin, les affûts de pierriers sont construits d’après les mêmes principes que les affûts de mortiers, et ils n’en diffèrent qu’en ce qu’ils ont les flasques et les entretoises en bois ferré au lieu de les avoir en fonte, afin qu’on puisse les transporter plus facilement dans les tranchées.

Depuis huit ou dix ans, on essaye de substituer aux affûts de bois des affûts de fer ou de fonte. Il semble résulter des expériences qui ont été faites en divers pays, que des affûts de campagne tout en fer seraient d’une fabrication plus simple que les affûts actuels et ne pèseraient pas davantage ; mais le prix de revient s’élèverait si haut, qu’il n’y faut point songer. Les affûts de fonte coûteraient beaucoup moins ; mais les gens de l’art en repoussent l’usage par deux raisons : la première est que leurs éclats, s’ils venaient à être brisés par un boulet ennemi, seraient fort meurtriers pour les servants de la pièce, et la seconde qu’il serait fort difficile, peut-être même impossible, de les réparer. Au contraire, le bois éclate moins, et les pièces de rechange dont les parcs sont toujours fournis, rendent toujours prompte et facile la réparation des affûts de bois que les événements de la guerre viennent à démonter. Par ces divers motifs, les affûts de fonte ne pourront jamais, sans doute, être employés pour les pièces de campagne ni de siège ; mais on est à la veille de les adopter pour les pièces de côte, pour les pièces de casemate ; peut-être aussi, tôt ou tard, les adoptera-t-on avec avantage comme affûts traîneaux pour l’artillerie de montagne. En attendant, jusqu’à ce jour, les canons seuls de l’Hôtel des Invalides, à Paris, sont montés sur affûts de fer, et ceux-là peuvent l’être impunément, puisqu’ils ne tirent que dans les solennités publiques et qu’ils n’ont point à craindre que des pièces ennemies leur ripostent.