Ajuster
- Art militaire
- Rhime
- Encyclopédie moderne
Ajuster. Ajuster ou mettre en joue, c’est régler la position du fusil en raison du but qu’on veut atteindre et de la distance que la balle doit parcourir.
Importe-t-il à l’art militaire que l’infanterie, quand elle se bat en ligne, ajuste son feu ? Presque tous les écrivains qui ont traité ce sujet se sont prononcés pour l’affirmative, par la raison toute simple que les balles, quand on vise, ont plus de chance d’arriver aux poitrines des ennemis que quand on tire au hasard. Mais le mieux n’est-il pas souvent un obstacle au bien ? Le soldat qui ajuste ne perd-il pas un temps précieux, et ne devrait-il pas, plutôt que de viser avec soin, incliner simplement son fusil à hauteur de ceinture d’homme, puisque le coup relève toujours un peu, et tirer le plus vite possible ? C’est ce qu’ont pensé quelques auteurs estimables, et voici quels sont les principaux motifs de leur opinion. D’abord, comme nous venons de le dire, plus on s’applique à viser, moins on tire souvent. Ensuite, tirer juste est une habileté peu facile à acquérir. On ne l’acquiert que par un apprentissage commencé dès la jeunesse ou par un exercice incessant. Or, les recrues, en général, n’ont jamais, avant de servir, brûlé une amorce, et lorsqu’elles arrivent au régiment, il ne manque pas de choses plus indispensables à leur apprendre. À supposer d’ailleurs qu’on parvienne à perfectionner leur instruction sur ce point, est-ce que la nature du fusil de munition, est-ce que les mille circonstances du combat, est-ce que la nécessité continuelle d’être attentif au commandement des chefs, ne rendraient pas inutile l’adresse des soldats de rang ? Puis, dès la troisième décharge, une ligne qui fait feu se masque d’une fumée qui l’empêche d’apercevoir les buts ; il n’y aurait même que le premier rang, s’il n’était voilé par ce rideau, ou s’il ne tirait pas en salve, qui pourrait ajuster ses coups ; le second et le troisième, toujours contrariés et barrés, ne le peuvent aucunement. La compression des files et la taille inégale des hommes sont des inconvénients de plus. Enfin, disent les adversaires du feu ajusté, il faut, pour tirer juste, avoir étudié son fusil et le bien connaître, il faut se servir constamment de la même arme, la charger avec soin et avec la même espèce de poudre, bourrer avec égalité, n’employer que des balles d’un calibre exact, épauler avec calme et précision. Or, les fusils qu’on met entre les mains des soldats, sont trop lourds, trop longs, trop imparfaits, pour qu’on puisse parvenir à ajuster convenablement. Et quand même ces armes auraient toute la perfection désirable, comment admettre que les soldats, dans la situation d’esprit où ils se trouvent durant l’action, conservent la faculté de mirer avec sang-froid ? Peuvent-ils ne pas être émus par le fracas de l’artillerie et par la chute de leurs camarades ? L’infanterie légère, lorsqu’elle agit en tirailleurs, a seule besoin de tirer juste ; quant au soldat en ligne, il n’a nul besoin d’être bon tireur. L’objet qu’il doit viser a une largeur de cent à cent cinquante mètres sur deux mètres de haut ; telle est la surface que lui présente une compagnie ; il ne peut donc manquer ce but qu’en tirant trop haut ou trop bas ; il lui suffira pour l’atteindre de tenir horizontalement un fusil et d’observer un en-joue uniforme, mécanique, indépendant surtout des distances, puisqu’elles ne sauraient être appréciées.
Telles sont les principales raisons que certains auteurs militaires ont mises en avant pour soutenir qu’enseigner au soldat à tirer juste c’était temps et poudre perdus ; mais ces auteurs écrivaient dans le courant du dernier siècle. Or, depuis cinquante ou soixante ans, on a tellement perfectionné la fabrication des armes et amélioré la nature des munitions, que la plupart des motifs qu’ils faisaient valoir n’existent plus. Par exemple, la substitution des platines à percussion aux platines à silex a donné des résultats qu’on ne pouvait soupçonner. Disons aussi qu’en permettant aux soldats de ne plus tirer par salves, mais individuellement et à volonté, on a, pour ainsi dire, fait disparaître le rideau qui lui dérobait ses buts. Enfin, depuis quelques années, il a paru si important que le fantassin tire juste, qu’on a fondé à Vincennes, près de Paris, une école de tir où chaque régiment envoie tour à tour des officiers, des sous-officiers et même des soldats. Ces officiers, sous-officiers et soldats, en retournant à leur corps quand leur instruction est achevée, y portent et y propagent la connaissance des vrais principes du tir.