Style ampoulé

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Ampoulé (Style). Ce n’est pas un style, c’est une maladie du style, une tumeur vide et creuse, qui se gonfle de mots, faute d’idées. Rien n’est plus contraire à l’esprit français, qui repousse instinctivement cette manière enflée, grosse de vent. L’art d’écrire ne connaît pas de fléau plus éloigné de notre goût national. Nos mœurs sociales, notre facilité de commerce, l’aménité que nous apportons dans nos relations avec nos semblables et que nous exigeons d’eux, repoussent bien loin toute idée d’orgueilleuse emphase, et livrent au ridicule public ces grands mots dont les vastes replis enveloppent de petites choses. Aussi le style ampoulé ne fut-il en quelque faveur parmi nous qu’aux époques de désorganisation sociale. Vers la fin du monde romain, la contagion d’un mauvais goût à la fois emphatique et prétentieusement puéril a laissé trace chez Sidoine Apollinaire et Ausone. À la renaissance des lettres, lorsque la société française, déchirée par les guerres religieuses, nageait dans des flots de sang, Ronsard et ses amis inventèrent le pédantisme emphatique d’un style plus latin que français. Le Gascon Du Bartas fut de tout le seizième siècle l’auteur le moins avare de périphrases et de grands mots suspendus entre la trivialité et l’emphase. On se rappelle sa magnifique description d’un cheval qui galope, en quarante vers ; « dont il ne vint à bout, dit la chronique, qu’en galopant à travers la chambre et sur ses meubles pendant un jour entier ; » et son flot floflottant, destiné à exprimer la succession des vagues. Son soleil emperruqué de rais (couronné de rayons) et duc des chandelles (conducteur des étoiles) est passé en proverbe.

De la fin du seizième siècle au commencement du dix-neuvième, l’emphase perdit tout crédit. On aperçoit, vers 1650, les dernières traces de cette maladie chez deux hommes de mérite, Cyrano de Bergerac, qui voyagea dans la lune pour se donner ses coudées franches, et chez Brébeuf, homme d’ailleurs d’un talent très distingué. Conspué pendant cette époque toute française, le style ampoulé reparaît tout à coup, timide encore, aux approches de la révolution. Après 1790, les digues sont rompues, et un mélange de toutes les emphases classiques et étrangères déborde, et se précipite sur l’idiome français. Sous le premier empire, M. de Marchangy, osait, sous les yeux des critiques du temps, transformer un potage en bouillon aux yeux d’or, qui rit dans le vermeil. Sous la Restauration, un autre écrivain célèbre, au lieu de dire les forêts, parlait des cathédrales, verdoyantes de la nature, et ne croyait pas trouver pour exprimer le mot Dieu de plus belle périphrase que celle-ci :

Fécond célibataire endormi sur les mondes.

Depuis cette époque, le style ampoulé a fait de grands progrès, et toute la répugnance instinctive du goût national n’a pas réussi encore à l’expulser définitivement du barreau, du théâtre, des assemblées publiques, et même de la chaire. Le gouvernement constitutionnel, dont le résultat aurait dû être de nous ramener à une simplicité plus bourgeoisement naïve, exhaussa tous nos cothurnes, et agrandit toutes les bouches de nos orateurs. Au lieu de rejeter les mots longs d’une toise, et d’être plus modestes en promesses et plus fertiles en actes, nous avons redouble d’emphase et de solennité.

L’ampoulé ressemble à l’emphase, mais il la dépasse. L’emphase est moins creuse et plus solide. Thomas, écrivain emphatique, ne manque ni de raison ni de force ; il exagère la sensibilité et la grandeur dont il a le sentiment. Raynal, interrompant ses Annales des deux Indes pour apostropher en soixante lignes, au milieu d’un livre grave, le territoire d’Anjinga, qui a vu naître Éliza Draper, offre le type complet du style ridicule et ampoule.