Acte additionnel
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Acte additionnel. Lorsque Napoléon, échappé de l’île d’Elbe, débarqué au golfe Juan, accueilli partout avec enthousiasme dans sa marche rapide à travers la France, se retrouva à Paris, aux Tuileries, assis dans le même appartement et sur le même siège que Louis XVIII avait quitté la veille, il regarda autour de lui, et comprit que les choses n’étaient plus telles qu’il les avait laissées. Pendant dix ans, il avait travaillé à établir sa puissance absolue, à courber sous son despotisme impérial cette forte nation qui avait secoué la tyrannie et qui maudissait les rois ; et il avait réussi, parce qu’il avait une idole toute prête pour remplacer l’idole qu’il renversait ; parce que, en prenant au peuple sa liberté, il lui avait donné la gloire ; parce que les rayons éclatants de son étoile avaient ébloui tous les yeux, et qu’à la faveur de cet éblouissement il avait accompli son audacieux larcin. Mais lorsque cette étoile fût à demi voilée derrière les neiges de 1812, les regards s’en détournèrent un moment, et chacun put compter ses propres plaies, contempler son propre abaissement. 1814 était arrivé, et l’empereur, partant pour l’exil, n’avait été sincèrement regretté que par l’armée et par ceux qui, se trouvant par leur position à l’abri des terribles éventualités de cette époque, regardaient en simples spectateurs le drame gigantesque joué depuis dix ans, avec l’Europe pour théâtre et Napoléon pour acteur.
Cependant l’enthousiasme n’était pas mort, comme le prouva la réception faite à l’exilé ; mais il était bien modifié. Le peuple, se sentant tenu en bride par une main plus faible, en avait profité pour faire ses conditions : cette fois il savait ce qu’il faisait, et il n’avait pas donné son obéissance, il l’avait vendue. Quand il revit l’empereur, ses jours glorieux lui apparurent, souvenir rendu plus vil par la honte récente, par le séjour impatiemment souffert des armées alliées en France. Mais ce souvenir ne lit pas oublier les jours non moins glorieux des anciennes libertés et du pouvoir populaire, rappelés à la mémoire par la charte de Louis XVIII. Cette charte, bien qu’octroyée, avait fait croire au peuple qu’il traitait avec ses souverains de puissance à puissance. Son amour-propre flatté y avait pris goût, et il ne demandait qu’à exercer de nouveau un droit, bien plus flatteur encore, si, dans cette convention d’égal à égal, l’autre partie était cet homme redoutable qui avait tenu la France dans ses mains et l’Europe sous ses pieds.
Napoléon comprit cette disposition des esprits ; il sentit que sa seule promesse et les impuissantes constitutions de l’empire ne pouvaient plus satisfaire à ces besoins de droits et de garanties, il se résigna donc à sacrifier quelque chose aux exigences du moment, et il publia une série d’articles supplémentaires à ce qui était nommé par lui les Constitutions de l’Empire.
Mais ce sacrifice coûtait beaucoup à son caractère ambitieux et si peu habitué à plier ; l’amour de la domination luttait en lui contre le désir d’accorder quelque chose pour avoir davantage, et quand on lut l’Acte additionnel, on n’y trouva pas ce qu’on espérait. Ce n’était pas que les meilleures dispositions de la charte fussent absentes de cet acte. La liberté de la presse y était reconnue ; le gouvernement représentatif avec deux chambres, l’une héréditaire, l’autre élective, y était institué. Mais ce n’était, comme le titre le disait lui-même, qu’une addition aux constitutions de l’empire dont on ne voulait plus. On attendait un changement, on n’avait qu’une modification ; et encore cette modification n’était-elle pas accordée avec franchise : l’acte présentait des restrictions, des omissions dangereuses. Ainsi la confiscation était tacitement maintenue. Enfin en lisant le soixante-septième article qui déclarait la famille des Bourbons à jamais exclue du trône, et défendait toute proposition tendant à rétablir soit cette maison, soit l’ancienne noblesse et les prérogatives féodales, soit la domination d’une église quelconque, article par lequel l’empereur espérait se concilier l’assentiment de la majorité, on ne put s’empêcher d’y voir un sentiment personnel, et de songer que cette exclusion et cette défense avaient été dictées par l’ambition impériale plutôt que par les intérêts nationaux. L’acte additionnel fut une des fautes capitales que l’inflexibilité de Napoléon fit commettre à sa politique pendant les cent jours.
Quoi qu’il en soit, cet acte, soumis à l’approbation du peuple, fut accepté par la majorité. Sans doute on l’accepta comme il était donné, de mauvaise grâce : mais enfin le roi était parti, l’empereur était là ; où le refus eût-il mené ? Et puis on comptait sur l’avenir, sur une paix prospère achetée par une guerre glorieuse, et on n’avait pas de temps à perdre en discussions politiques qui plus tard trouveraient leur place. Le 1er juin, la constitution nouvelle fut jurée par les représentants du peuple à l’assemblée dite du Champ de Mai, et Cambacérès annonça dans son discours que l’acte additionnel, accepté par treize millions de votants, n’avait été rejeté que par 4,206.
Plus tard ces 4,206 votes, restés fidèles aux Bourbons, se multiplièrent étrangement ; au contraire, beaucoup de signatures apposées au bas de cet acte furent reniées ; car ce fut un titre à la faveur des Bourbons que de n’avoir pas signé l’acte additionnel, et beaucoup voulurent avoir les bénéfices de la fidélité, sans en avoir eu le mérite.