Adresse

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Adresse. C’est un discours dans lequel un corps constitué, ou même la nation tout entière, exprime au souverain ses craintes, ses espérances ou ses joies, les sentiments, en un mot, qui l’agitent. C’est aussi, dans un sens plus restreint, la réponse que les deux chambres font, à l’ouverture de chaque session, au discours de la couronne.

En Angleterre, où le système représentatif est depuis des siècles en vigueur, l’adresse des chambres n’est ordinairement qu’une simple paraphrase du discours de la couronne. Les communes exerçant en effet par leur comité d’enquête, une surveillance active sur toute la marche du gouvernement, et nommant à peu près par elles-mêmes les ministères, n’ont pas besoin de donner à l’ouverture de chaque session, par un acte solennel, des avis à la couronne, et d’exprimer une approbation formelle ou un désaveu, et même un refus de concours.

Mais, en France, où le pouvoir royal n’est pas encore renfermé dans d’aussi étroites limites, où la couronne agit beaucoup par elle-même en dehors du parlement, les adresses ont souvent une importance sérieuse : c’est d’ordinaire une question de portefeuille. La couronne, dans son discours, fait l’exposé de la situation du pays, de son état intérieur et de ses relations diplomatiques ; et la chambre des députés répond dans son adresse qu’elle approuve ou blâme tous les actes ministériels qui ont eu lieu dans l’intervalle des deux sessions. De là l’importance de l’adresse des chambres françaises. Celle des deux cent vingt et un, en 1830, a fait la révolution de juillet.

Le 8 août 1829, le ministère Martignac avait été remplacé par M. de Polignac, le chef ou plutôt l’instrument de la congrégation qui voulait faire rétrograder la France d’un demi-siècle ; par M. de Bourmont, qui n’était connu de l’armée que comme un transfuge de Waterloo ; par M. de là Bourdonnaie, l’un des plus violents réactionnaires de 1815, etc. Ce ministère était un défi jeté à la France ; c’était une annonce de la contre-révolution qui était méditée depuis le retour des ’Bour bons par le parti prêtre et par celui des émigrés. Aussi, dans la presse, dans le pays, l’alarme et la colère, ou plutôt l’indignation et l’espérance, furent au comble, car on sentait que la cour allait quitter les voies détournées, secrètes et plus dangereuses où les jésuites la conduisaient, pour prendre des mesures énergiques et faire un coup d’État, comme M. Thiers le lui dit pendant dix mois dans le National. Le 22 mars, Charles X déploya pour la dernière fois devant les Chambres réunies pour l’ouverture de la session, toutes les pompes de la royauté : « Pairs de France, députés des départements, leur dit-il en terminant son discours, je ne doute point de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance cherche à propager. Si de coupables manœuvres suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français, et dans l’amour qu’ils ont toujours montré a pour leur roi. »

Ces paroles étaient menaçantes. La Chambre des pairs, qui avait conquis un peu de popularité, par son opposition à quelques actes du ministère Villèle, inséra dans son adresse, sous les formes les plus respectueuses et tout en exprimant son entier dévouement, un blâme sévère pour les ministres. La Chambre des députés discuta la sienne le 15 et le 16 mars. Les passages les plus remarquables étaient ceux-ci : « Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et d’affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience, notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée et que nous garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la cause.

« Sire, la charte que nous devons à la sagesse de votre auguste prédécesseur et dont Votre Majesté a la ferme volonté de consolider le bienfait, consacre comme un droit l’intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle est, en effet, indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais qu’on ose tenter de franchir ; mais elle est positive dans son résultat, car elle fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple, la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement nous condamnent à vous dire que ce concours n’existe pas.

« Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est aujourd’hui-la pensée fondamentale de l’administration ; votre peuple s’en afflige, parce qu’elle est injurieuse pour lui ; il s’en inquiète, parce qu’elle est menaçante pour ses libertés. Cette défiance ne saurait approcher de votre noble cœur. Non, Sire, la France ne veut pas plus de l’anarchie que vous ne voulez du despotisme. Elle est digne que vous ayez foi dans sa loyauté, comme elle a foi dans vos promesses.

« Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les douleurs de tout un peuple jaloux de l’estime et de la confiance de son roi, que la haute sagesse de Votre Majesté prononce! Ses royales prérogatives ont placé dans ses mains les moyens d’assurer entre les pouvoirs de l’État cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire condition de la force du trône et de la grandeur de la France. »

Pendant les deux séances qui furent employées à la discussion de l’adresse, plusieurs membres de la gauche prononcèrent des discours qui furent autant de commentaires énergiques des phrases académiquement révolutionnaires de l’adresse, pour nous servir de l’expression prétentieuse employée par un député ministériel, dans la discussion de l’adresse de 1839, qui faillit, elle aussi, exprimer un refus de concours, mais qui fut repoussée par une majorité de deux cent vingt et une voix. Il était plus de six heures quand on procéda au scrutin sur l’ensemble du projet. La salle était faiblement éclairée, et un membre de la minorité, trouvant dans cette circonstance qui allait devenir si grave par ses conséquences, assez de liberté pour faire un bon mot, déclara que l’adresse serait une œuvre de ténèbres. Quatre cent deux membres étaient présents : deux cent vingt et un votèrent pour l’adresse, cent quatre-vingt-un contre ; majorité pour l’opposition, quarante voix.

Pendant quelques instants, le bruit courut que le roi ne recevrait pas l’adresse ; mais son conseil pensa que ce serait éluder les difficultés du moment au lieu de les vaincre par l’énergie de la volonté royale ; et la grande députation désignée pour lui présenter cette adresse fut introduite le 18 mars, à midi, dans la salle du trône, avec le cérémonial d’usage.

Après avoir entendu la lecture de l’adresse lue par le président de la Chambre, M. RoyerCollard, le roi répondit par ces paroles qui avaient été délibérées en conseil des ministres :

« Monsieur, j’ai entendu l’adresse que vous me présentez au nom de la Chambre des députés. J’avais droit de compter sur le concours des deux Chambres pour accomplir tout le bien que je méditais ; mon cœur s’afflige de voir les députés des départements déclarer que de leur part ce concours n’existe pas.

« Messieurs, j’ai annoncé mes résolutions dans mon discours d’ouverture de la session ; ces résolutions sont immuables ; l’intérêt de mon peuple me défend de m’en écarter.

« Mes ministres vous feront connaître njes intentions. »

Le lendemain parut une ordonnance qui prorogeait au 1er septembre la session de 1830, et, quelque temps après, la Chambre des députés, regardée comme factieuse, fut dissoute. La lutte étant engagée avec le pays, la royauté ne voulut plus reculer, et quand les collèges électoraux eurent renvoyé à la Chambre presque tous les députés qui avaient voté l’adresse du 16 mars, le ministère, désespérant d’atteindre son but par les voies légales, songea aux coups d’État : la réponse aux ordonnances du 25 juillet fut une révolution.